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Geneviève Almouzni : "La recherche, un monde en perpétuel mouvement"

Vue du haut de l’amphithéâtre où, ce matin-là, deux jeunes chercheurs de son unité ont présenté leurs derniers travaux, Geneviève Almouzni semble tout aussi vive que les étudiants et autres jeunes chercheurs, discutant autour d’elle avec animation des présentations qui viennent d’avoir lieu. Que l’on s’approche, et l’on se fait immédiatement entraîner vers une autre réunion, dans le sillage d’une directrice d’unité à la journée plus que remplie.

Geneviève Almouzni : "La recherche, un monde en perpétuel mouvement"

Geneviève Almouzni, qui fit ses premiers pas à l’Institut Curie en 1994 comme responsable d’une équipe junior, est devenue directrice de l’unité Dynamique nucléaire et plasticité du génome Institut Curie / CNRS UMR 218 en 1999, puis en 2010 directrice déléguée à l’Enseignement à l’Institut Curie. Depuis le 1er septembre 2013, elle est directrice du Centre de Recherche. C’est dire l’absolue nécessité d’une organisation sans faille pour gérer le temps, les 5 équipes de l’unité, la recherche, les budgets... Sans reculer devant les responsabilités et les engagements, ici ou dans des instances scientifiques internationales. Et trouver encore le temps de communiquer, d’enseigner, de discuter, de s’informer. Et de continuer à avoir des idées.

Son visage exprime ce qu’il faut de force, de passion, - de tension aussi, sans doute - pour porter tant de responsabilités et conduire une recherche remarquablement fructueuse : quelque 150 articles publiés dans des revues internationales, médaille d’argent du CNRS en 2000, membre de quantité de comités scientifiques, prix 2013 Femmes de science décerné par les deux prestigieuses organisations européennes, l’Organisation européenne de biologie moléculaire (EMBO) et la Fédération des sociétés européennes de biochimie...

La séduction du "hors-champs"

Ses propres mots éclairent son mode de fonctionnement. "J’ai besoin que les choses bougent beaucoup autour de moi, surtout intellectuellement, sinon je m’ennuie." La capacité de facilement s’ennuyer, chez un scientifique, est élevée en vertu. Il doit en posséder bien d’autres, cependant : "Il lui faut pouvoir réagir devant un résultat intriguant et savoir aller au-delà : la façon de regarder et d’analyser des données est riche d’informations et peut ouvrir une voie de recherche inattendue." Pouvoir se permettre ces incursions intellectuelles "hors-champs" et ces rapprochements, à ces moments cruciaux, repose, là encore, sur une organisation mêlant curiosité et mémoire.

"Je fais en sorte que l’on construise sur la connaissance accumulée, gardée dans nos mémoires et dans celles, virtuelles mais plus sûre, des ordinateurs. Mais toutes nos ressources peuvent être optimisée, y compris les moyens financiers. Réfléchir à la pertinence d’une expérience avant d’engager des dépenses permet d’affiner sa stratégie." 

Tout cela se fait dans le partage des responsabilités : "On discute de tout, de façon très ouverte, avec les autres chefs d’équipes ; les choses sont très transparentes et on décide ensemble. Je ne prétends pas qu’il n’y ait jamais de problème, mais si cela arrive, on essaie de le résoudre ensemble." Son rôle, tel qu’elle le voit, est de fédérer les interactions entre les gens, trouver les ingrédients "pour que l’ensemble fonctionne efficacement pour tous".

Geneviève Almouzni insiste donc sur l’importance, pour la recherche scientifique, de la communication et de l’écoute dont elle a découvert les bienfaits alors qu’elle était jeune chercheuse dans le laboratoire d’Alan Wolffe, au NIH à Bethesda (Maryland, Etats-Unis) entre 1991 et 1993. "A cette époque, aux Etats-Unis, dans un environnement très international raconte-t-elle, les échanges entre les personnes et les groupes étaient très facilités à tous les niveaux, bien plus que dans les structures dans lesquelles j’avais fait ma thèse en France."

Témoin de l’évolution de la recherche

A cet égard, les choses ont considérablement évolué de ce côté-ci de l’Atlantique et l’Institut Curie a joué un rôle pionnier. En particulier, aujourd’hui, dans les laboratoires, les jeunes chercheurs sont originaires du monde entier ce qui facilite, voire amplifie les échanges : "Ils ont des cultures et des formations parfois très différentes. Une question abordée ensemble sous différents angles met en lumière des facettes originales. La comparaison est source d’enrichissement mutuel." Cette dimension internationale, elle l’a cultivée grâce à son implication dans des réseaux internationaux.

A d’autres niveaux aussi, le fonctionnement des laboratoires français de biologie a considérablement évolué. Geneviève Almouzni fait partie de la génération qui a vécu cette évolution. Lorsqu’elle arrive à l’Institut Curie, âgée d’à peine 33 ans, elle est responsable d’une équipe junior et l’une des premières bénéficiaires de ce nouveau programme. C’est avec un mélange de fierté, d’attente intense et... d’une certaine anxiété qu’elle s’engage dans cette aventure inédite : "J’avais un peu peur de ne pas arriver à développer un groupe vraiment indépendant dans le contexte français qui héritait d’une culture légèrement mandarinale..." Non seulement, elle a fait émerger cette jeune équipe sur une thématique nouvelle mais, dès la fin du programme, en 1999, elle a été nommée directrice de l’unité qu’elle dirige encore aujourd’hui, affirmant ainsi l’importance de son domaine de recherche.

A-t-elle trouvé difficile d’être une femme aux commandes ? "J’ai peut-être ressenti ce malaise au tout début, mais plusieurs choses se superposaient, notamment l’âge, j’avais à peine 40 ans et une vision personnelle de mon rôle. Il y a eu des moments difficiles pour convaincre mon entourage, de perte de confiance, mais il fallait bien avancer, j’avais accepté des responsabilités, il fallait les assumer. Au fil des années, néanmoins, les gens voient que cela fonctionne et apprennent à vous faire confiance. Cela demande du temps et de la patience. Maintenant, ces difficultés sont moindres, la société ayant changé, les jeunes chefs d’équipe et plus particulièrement les femmes peuvent mieux se lancer." Mais, ajoute-t-elle, si elle a mené avec succès une activité très dense de scientifique de haut niveau de front avec une vie de famille, c’est qu’elle a trouvé le compagnon qui a su la soutenir et partager les responsabilités domestiques : "C’est une question d’organisation, d’entente et de respect mutuel. Dans certains de nos cours, nous proposons des cessions "femmes et sciences." Quand on aborde la question de la capacité qu’ont les femmes à développer une carrière en étant mère, j’explique que l’élément clé est de choisir le bon partenaire."

 

En savoir plus

Le site de l'Unité Dynamique nucléaire et plasticité du génome

3 questions à Geneviève Almouzni, directrice du Centre de Recherche

"L'épigénétique, une nouvelle approche pour comprendre le cancer"

 

Crédit photo : Pedro Lombardi/Institut Curie

Texte : Catherine Tastemain

Institut Curie
07/01/2014