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Interview de Jean-Yves Pierga, oncologue à l’Institut Curie

Tout savoir sur le cancer à partir d’une simple prise de sang, un rêve qui semble de moins en moins inaccessible au vu des dernières avancées sur les cellules et l’ADN tumoraux circulants. Le Pr Jean-Yves Pierga était invité à faire un point sur cette thématique prometteuse lors du 10e symposium international, qui s’est déroulé à Hambourg en Allemagne du 19 au 21 mars 2016. 

Interview de Jean-Yves Pierga, oncologue à l’Institut Curie
© Pedro Lombardi / Institut Curie

Quel est l’apport des cellules et de l’ADN tumoraux circulants à la prise en charge des patients atteints de cancer ?

Les récentes avancées technologiques permettent désormais de détecter dans le sang des cellules (CTC) et de l’ADN (ctDNA) issus des tumeurs. Leur détection ouvre de nombreuses perspectives, allant de la détermination de la nature du cancer au risque de récidive, en passant par le choix du traitement le plus adapté et le suivi de la réponse à ce traitement.

Avec ces biomarqueurs, il est désormais possible d’identifier des patients qui présentent un fort risque de récidive. C’est notamment l’un des résultats des essais Beverly 1 & 2, promus par Unicancer et coordonnés par le Pr Patrice Viens de l’Institut Paoli-Calmettes à Marseille, auxquels nous avons participé. Dans ces essais qui avaient pour but premier d’évaluer une nouvelle association de chimiothérapie néoadjuvante chez des patientes atteintes de cancers du sein inflammatoires, nous avons quantifié les CTC dans le sang des patientes au moment du diagnostic. Cette recherche, présentée lors du congrès par le Dr François-Clément Bidard, permet de distinguer les patientes qui ont un risque important de récidiver. Par ailleurs, il est désormais admis qu’au stade métastatique, un taux élevé de CTC est associé à un pronostic défavorable.

Quels sont les autres avancées que l’on peut attendre de la recherche des CTC et de l’ADN tumoral circulant ?

Récemment, nous avons montré que la recherche des anomalies moléculaires éligibles pour une thérapie ciblée dans le ctDNA obtenu à partir d’un simple prélèvement sanguin pourrait même être une alternative aux biopsies (1). Cette étude était la première à montrer la faisabilité de la recherche de telles anomalies dans ctDNA par des techniques utilisées en routine chez des patients métastatiques et atteints de différents type de cancer. Moins invasive, peu douloureuse et plus économique, l’analyse du ctDNA pourrait devenir dans certains cas une alternative à la biopsie.

Et à l’avenir ?

Il reste beaucoup à découvrir sur les CTC et le ctDNA et c’est sur ce thème que travaille le laboratoire des biomarqueurs circulants du SIRIC de l’Institut Curie, co-dirigé par Charlotte Proudhon. D’un point vue technologique, l’enjeu est la mise au point de techniques encore plus fines pour repérer de très faibles quantités de ces biomarqueurs dans le sang des patients.

D’un point de vue clinique, la validation de la pertinence clinique des CTC doit se poursuivre et explorer tous les domaines possibles. Les efforts doivent se poursuivre pour éventuellement étendre l’utilisation des CTC et du ctDNA en tant que marqueurs diagnostiques de rechute des CTC et du ctDNA, voire pourquoi pas de présence d’un cancer, mais aussi continuer les études sur leur valeur en tant que marqueur de la réponse thérapeutique.

D’un point de vue biologique, de nouveaux biomarqueurs sont d’ores et déjà envisagés, comme par exemple les marques épigénétiques dans les cellules tumorales. Une cellule cancéreuse comporte aussi bien des mutations génétiques que des modifications épigénétiques. La recherche des marques épigénétiques pourrait apporter des informations nouvelles sur le statut tumoral.

D’autre part, des connaissances sur les CTC et le ctDNA découlent de nouvelles découvertes sur les mécanismes de dissémination tumorale. Des questions demeurent en effet quant au cheminement depuis la première cellule tumorale jusqu’à la formation des métastases. Ces cellules ont-elles les mêmes propriétés que les cellules de la tumeur d’origine ? Sont-elles sensibles au même traitement ? L’isolement des CTC et du ctDNA devrait permettre de les caractériser et de mieux comprendre le processus de dissémination cancéreuse. Car c’est aussi en découvrant les "failles" de ces cellules que des traitements ciblés spécifiquement contre celles-ci pourront voir le jour.

En parallèle du congrès, se réunissaient les membres d’un grand consortium financé par la communauté européenne (IMI, Innovative Medicine Initiative) unissant laboratoires académiques dont l’Institut Curie, petites entreprises innovantes et industriels de la pharmacie afin de rassembler leurs forces sur ce thème de recherche.

 

En savoir plus

CTC
Avant de s’implanter dans un nouvel organe pour former des métastases, les cellules tumorales quittent la tumeur d’origine et circulent dans l’organisme : ce sont des cellules tumorales circulantes.

ADN libre circulant et ADN circulant tumoral

Il existe un phénomène naturel de dégradation des cellules normales dans l’organisme au cours du renouvellement des tissus. Les cellules sont dégradées et une partie de leur matériel génétique tel que des fragments de leur ADN se retrouve dans le sang. C’est ce qu’on appelle l’ADN libre circulant ou cfDNA (cell-free DNA). Il en est de même pour l’ADN provenant de cellules tumorales que l’on appelle ADN circulant tumoral (ctDNA)

Notre dossier sur les cellules tumorales circulantes

Le congrès ISMRC

 

(1) Circulating tumor DNA as a non-invasive substitute to metastasis biopsy for tumor genotyping and personalized medicine in a prospective trial across all tumor types

Ronald Lebofsky, Charles Decraene, Virginie Bernard, Maud Kamal, Anthony Blin, Quentin Leroy, Thomas Rio Frio, Gaëlle Pierron, Céline Callens, Ivan Bieche, Adrien Saliou, Jordan Madic, Etienne Rouleau, François-Clément Bidard, Olivier Lantz, Marc-Henri Stern, Christophe Le Tourneau, Jean-Yves Pierga

Molecular Oncology, 2014 Dec 26. pii: S1574-7891(14)00288-9. doi: 10.1016/j.molonc.2014.12.003.

 

Pathological response and circulating tumor cell count identifies treated HER2+ inflammatory breast cancer patients with excellent prognosis: BEVERLY-2 survival data.

Pierga JY, Petit T, Levy C, Ferrero JM, Campone M, Gligorov J, Lerebours F, Roche H, Bachelot T, Charafe-Jauffret E, Bonneterre J, Hernandez J, Bidard FC, Viens P (2015)

Clin Cancer Res 21: 1298-304

 

Texte : Céline Giustranti 

Crédit photo : Thibault Voisin / Institut Curie

Institut Curie
24/09/2013