Reportage

L’équipe de nuit de l’Institut Curie : au cœur d’un hôpital qui ne s’arrête jamais

07/05/2026

Partager cet article :

L’équipe de nuit de l’Institut Curie : au cœur d’un hôpital qui ne s’arrête jamais

Reportage : Partez à la rencontre de l’équipe de nuit de l’hôpital de l’Institut Curie Paris, avec les cadres de santé, infirmières, aides-soignantes et agent de sécurité incendie.

19h30, début de la journée pour l’équipe de nuit

Le soleil se couche sur la rue d’Ulm et les couleurs rose-orangé du soir se reflètent sur les vitres de l’hôpital de l’Institut Curie. Peu à peu, l’effervescence de la journée diminue. L’atmosphère devient plus calme, du moins en apparence. 

Car derrière ces murs, l’équipe de nuit prend le relai. 

Chafia, cadre de santé, fait son retour dans le service des soins intensifs après six années loin du terrain, contrainte au télétravail suite à un accident de la route. A ses côtés, Solène et Laure, infirmières de nuit depuis près de 6 mois à l’Institut Curie, Catherine, aide-soignante à l’aube de la retraite après quarante années de carrière, et Yann, agent de sécurité, pilier de l’établissement depuis trois décennies. 

Une équipe soudée, rodée à l’imprévisible. 

Les retrouvailles avec Chafia sont ponctuées de rire. Catherine raconte : « Chafia était enceinte « comme-ça » (elle mime un gros ventre avec ses mains). On avait des urgences en pleine nuit. Personne ne voulait qu’elle pousse le lit. Au final, elle a quand même porté la bouteille d’oxygène, ce qui n’était pas mieux ! » 
 

 

19h45, c’est l’heure des transmissions

Dans le poste de soins, l’équipe de jour déroule le fil des dernières heures : situations complexes, traitements, constantes à surveiller, fragilités à anticiper. Chaque détail compte, les informations reçues doivent être traduites en actions. 

Déjà, les gestes s’organisent. Solène et Laure ajustent leurs plans de soins pour la nuit et préparent les médicaments. Pendant ce temps, Catherine commence déjà son tour auprès des patients. 

Deux urgences marquent la nuit : deux patients opérés pour des péritonites doivent remonter du bloc.

 « Notre rôle, c’est de s’adapter. On ne sait jamais vraiment comment la nuit va se dérouler. L’un des patients remonte à 20h, nous attendons le deuxième pour plus tard. » résume Solène. 

Un anesthésiste franchit la porte du poste de soins et délivre un compte-rendu de l’opération d’une précision chirurgicale. L’équipe écoute, prend note, anticipe. Toute la nuit, il faudra être sous haute vigilance. 

 

Quelques étages plus bas, un autre rouage s’active. Yann orchestre lui aussi son début de service. Il accueille aujourd’hui un nouveau chef de poste et détaille les circuits invisibles qui font tenir l’hôpital la nuit. Standard, sécurité incendie, coordination des appels : la nuit, la sécurité est un maillon essentiel. « On fait le lien entre l’extérieur et l’hôpital. Quand il y a des reprises de bloc comme ce soir, on s’occupe de joindre tous les médecins d’astreinte, mais on gère aussi la logistique dont les professionnels de santé ne s’occupent pas et la gestion des astreintes techniques si besoin. » explique Yann. 

 

 

 

22h00, l’hôpital semble s’endormir

Yann est en ronde depuis une heure, il avance méthodiquement : « On fait le tour de l’hôpital, on doit tout vérifier et badger à chaque extrémité de service. S’assurer que tout fonctionne, qu’il n’y a aucun danger. Nous sommes une équipe de trois chaque soir. Un agent de sureté est également présent. »

Dans une salle en retrait, quelques éclats de rires brisent le silence. L’équipe de nuit partage un repas rapide. Un moment suspendu, avant de replonger. 

Car très vite, il faut retourner au chevet des patients. La nuit, le soin change de visage. 

« La relation avec les patients est différente la nuit. Les couloirs sont plus calmes, il y a moins d’agitation, ce qui permet d’être plus concentré sur les patients, d’avoir un accompagnement plus attentif. On entend beaucoup : les équipes de nuit n’ont rien à faire car les patients dorment. C’est faux, il faut savoir que la nuit les patients ont dû mal à dormir. Ils sont sujet à des épisodes d’anxiété, peuvent se sentir seuls. La nuit, on va prendre le temps avec eux. Ils ont besoin d’écoute, d’être rassurés de beaucoup de présence. Nous sommes là pour gérer les soins techniques mais aussi les angoisses. » confie Solène.

Catherine hoche la tête :« Je parle beaucoup, c’est pour ça que la nuit me va bien ; je suis à l’écoute et je discute avec les patients. La nuit est propice aux confidences. Les patients sont plus stressés, ils ont besoin d’une oreille attentive et se livrent davantage. »

Elle se souvient d’une nuit particulière : « une maman en détresse, au chevet de son enfant. On avait peur pour elle aussi, il fallait la soutenir, l’accompagner. Nous veillons sur les patients, mais aussi sur leurs proches. » 

La nuit, l’aspect psychologique ressort particulièrement. Le soin déborde largement du geste médical.

 

 

01h00, même tard, des décisions rapides et efficaces restent essentielles

Chafia et Laure échangent au sujet d’un patient agité. « Si besoin, appelle la famille. » suggère Chafia.

Un peu plus loin, Laure confie : « J’aime bien la nuit parce que le téléphone ne sonne pas souvent. De jour, on commence à faire quelque chose et on est constamment dérangé. Le téléphone faisait partie de mes grandes frustrations ! ». Puis elle nuance : « La nuit, c’est l’apparente tranquillité. Mais quand ça part en vrille, il faut savoir composer avec les ressources que l’on a, qui ne sont pas du tout les mêmes que le jour. La nuit on est en effectif restreint donc il faut être vigilant. » 

Ici, certaines décisions doivent être prises rapidement, parfois avec peu d’interlocuteurs disponibles. Chafia, dans ce type de situation joue un rôle majeur en tant que cadre. Elle est la coordinatrice des actions à mener, en lien avec les équipes soignantes, la sécurité et les services techniques. « Je me souviens particulièrement d’une nuit. L’atmosphère semblait relativement calme. Puis, presque simultanément, plusieurs appels sont arrivés : chirurgie, pédiatrie, réanimation… Dans ces moments-là, il faut garder une vision d’ensemble, prioriser, rassurer les équipes et trouver des solutions rapidement. Cette nuit, comme souvent, c’est la solidarité entre les professionnels qui a permis de maintenir la fluidité des soins. » 

Dans l’ombre, elle tient le fil. 

 

04h00, soins des patients récemment opérés

Un patient, récemment trachéotomisé, nécessite des soins et des nettoyages réguliers. Ses gestes sont précis. « C’est très dur pour eux psychologiquement. Il faut expliquer, rassurer, être présent. » Elle a besoin d’un conseil, Chafia répond aussitôt.   

« La particularité de la nuit, c’est la solidarité. Il y a ce « plus » que l’on ne trouve nulle part ailleurs, une espèce d’entraide naturelle. Dès que l’on a besoin, quelqu’un répond systématiquement à l’appel. » insiste Chafia. 

Laure acquiesce : « On est un petit noyau et on se serre les coudes. Tout le monde se connait. On est une vingtaine chaque nuit et 72 en tout à travailler de nuit ! On se soutient naturellement. »

 

07h00, la ville se réveille et l'équipe de nuit se retire

Yann achève sa dernière ronde. Tout est en ordre.

Dehors, la ville se réveille lentement. Les premières lueurs apparaissent. Bientôt, le ballet du jour reprendra, les couloirs se rempliront et les téléphones sonneront à nouveau. 

La nuit, elle, se retire. 

Mais en laissant derrière elle des heures d’accompagnement, de décisions, de gestes précis et cette solidarité qui, jusqu’au matin, a tenu l’hôpital debout.